Poursuivons notre étude des pervers-narcissiques en nous intéressant aux profils de leur personnalité : Séducteurs : ils veulent vous plaire pour vous attirer dans leurs filets ; Vampires : ils vous vident de votre vigueur pour s’en nourrir ; Victimes : ils se font passer pour des êtres incompris ; Bourreaux : ils ne cessent de vous épier, de vous harceler, de vous torturer ; Fantômes : ils ont une identité floue et inconsistante ; Comédiens : ils sont capables de feindre toutes les émotions ; Sauveurs : ils paraissent héroïques, dotés de pouvoirs hors du commun ; Harceleurs : ils vous soumettent à des sollicitations incessantes ; vous ne pensez et n’agissez plus qu’en fonction d’eux ; Sadiques : ils prennent plaisir à vous faire souffrir. Comment en sont-ils arrivés à créer ces jeux de masque incessants? Pourquoi vouloir briser quelqu’un dont on a tant besoin ? Leur structure malade découle de leur enfance traumatique.
La structure du pervers narcissique :
Rappelons que la structure psychique du pervers se situe dans la zone frontière entre structure névrotique (normale) et structure psychotique (pathologique). Pour ne pas tomber dans la psychose, le sujet externalise ses tumultes en les faisant porter par les autres. C’est un réflexe de défense contre l’angoisse maladive qui le poursuit. Cela exclut la possibilité d’une relation sincère à autrui et explique la nécessité vitale de trouver une proie pour l’asservir. Cette pathologie est la résultante d’un imbroglio de dénis, d’effrois, de faiblesses et de pulsions destructrices. Angoises d’impuissance; faiblesse du moi et de l’identité; défaillance du refoulement et de la capacité à gérer ses désirs malsains. Confusion entre soi et les autres avec une logique d’incorporation de l’autre (passions amoureuses). Tensions ravageuses nourries par une pulsion de mort envahissante. Absence de sentiments (anesthésie affective); fantasme de toute puissance provoquée par une figure maternelle qui a donné l’illusion au pervers-enfant de le satisfaire comme un adulte, en l’absence de figure paternelle régulatrice.
Deux circonstances particulières de l’enfance expliquent l’apparition de la perversion narcissique :
– la relation fusionnelle et destructrice imposée par la mère qui empêche l’enfant de se percevoir comme un individu séparé.
Le syndrome de Jocaste, mère puis épouse de son fils Œdipe dans la mythologie grecque, donne un aperçu exacerbé du phénomène, syndrome qui symbolise cet attachement pathologique au fils, ce désastre primitif qui pervertit l’enfant. La mère installe dans la relation avec son fils un climat de dépendance affective par des abus éducatifs, des violations d’intimité, un climat incestuel (sans passage à l’acte) nourris de soins érotisés, sans limite précise, se faisant dévoreuse et le faisant culpabiliser sur fond de sacrifice. Ingérante, imprévisible, négligeante, elle met en œuvre une séduction narcissique, chaotique, inachevée. Avec son maternage à la fois excessif et insuffisant, elle reste enfouie dans l’inconscient de l’enfant comme un lien initial, à la fois inquiétant et excitant, porteur d’une toute puissance qui déclenchera chez le futur pervers des rêves d’assauts sadiques à travers toutes ses autres rencontres. Il gardera en mémoire, dans son corps et dans son âme, la marque sourde d’une affection malsaine et d’une haine de soi. La question se situe au niveau de l’être ou du non être, entêtante, lancinante et toujours sans réponse. Enfant-objet, idéal fétichisé, perverti par une mère toxique.
Sans arriver à ses extrémités, une mère égocentrique, immature et en manque d’affection peut déjà provoquer de graves troubles à son enfant. La mère d’un pervers, bien souvent, est indifférent au sort de son fils, pouvant même aller jusqu’à se réjouir de son malheur, si elle est elle-même perverse. Or c’est de la relation qu’on a avec sa mère que découle la nature de tous nos autres attachements. Si, de ce lien confusant inaugural le pervers retient que toute relation à l’autre sera nécessairement source de conflits internes, de craintes, de désarrois, de risque de disparition, il ne pourra se protéger que par le recours à la manipulation et à l’agressivité.
– l’absence d’une figure paternelle régulatrice. Le père, s’il n’est pas absent, est nié dans son rôle éducatif de l’enfant.
Face à cette femme dominatrice et castratrice, il va préférer sacrifier son fils. Le père n’est alors pas absent à proprement parler mais il est disqualifié par la mère et cautionne ses manœuvres séductrices et destructrices. L’enfant se construit sans l’image du père ou pire avec le fantasme d’avoir évincé et remplacé le père. Le fameux complexe d’Œdipe n’est pas dépassé; l’enfant n’a pas assimilé l’interdit. Il n’est pas confronté à cette Loi fondatrice par son père. Il n’intègre aucune censure. La conséquence est un déni de castration : je ne suis pas coupé de ma toute-puissance; aucun obstacle n’a entravé ma conviction que je suis le maître absolu. L’absence du père qui est censé représenté la Loi, c’est à dire le fait qu’il est nécessaire de composer avec autre chose que sa propre volonté, aboutit à la construction par le futur pervers de sa propre loi morale. Cette absence fantasmée par l’enfant de distinction entre lui, sa mère et son père entraîne le déni des générations (j’ai le même âge que papa et maman), le déni de la différence des sexes et des limites (le territoire des autres est sans frontière). Le non n’existe pas pour l’enfant. Le petit garçon, emprisonné dans son cocon égocentrique, vit un délire de grandeur et d’invulnérabilité. Le problème est que cette illusion de toute-puissance n’est pas issue de l’accumulation de pouvoirs mais de dénis. Pour l’enfant moi + toi (objet) = moi-je. Le « trois » est absent de sa construction psychique.
L’enfant n’est jamais confronté à un moindre sentiment de frustration indispensable à la construction d’une structure psychique équilibrée et à la compréhension du monde réel. Cette hyper-stimulation traduit un climat oppressant et anormal qu’il est trop jeune pour gérer mentalement. Les traumatismes résultent d’une éducation ayant abouti à fragiliser le caractère, la volonté, la vitalité et la confiance en lui de l’enfant. Assorti d’un fort sentiment de solitude, il en résulte une angoisse plus ou moins massive d’abandon, qui peut être encore accrue par une fêlure narcissique due par l’absence de reflet valorisant dans le regard de ses parents. Cette faille oblige l’enfant à se donner une image démesurée de lui-même pour survivre. Mais la conviction profonde de son défaut de valeur le condamne à rejeter toute relation positive, immédiatement jugée suspecte. Dénigrer l’autre aide à croire que sa perte serait sans conséquence. L’enfant mal accueilli, non investi avec respect, mal aimé va développer des pulsions destructrices qui deviendront incontrôlables à l’âge adulte.
Nous poursuivons prochainement l’étude des caractéristiques de la personnalité du pervers-narcissique.
