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Poursuivons notre série d’articles consacrés au lieu de vie des enfants après le divorce. Après avoir posé les termes du débat dans un premier article, nous nous intéresserons aujourd’hui à la prise en compte de la parole des enfants dans la fixation de leur lieu de résidence. La loi du 4 mars 2002 relative à l’autorité parentale incite largement les parents à associer leurs enfants aux décisions qui les concernent, le choix de leur lieu de vie étant particulièrement visé. Les enfants peuvent d’ailleurs demander à être auditionnés par le juge aux affaires familiales, les décisions relatives aux modalités de leur hébergement faisant précisément partie des procédures qui, les concernant, les autorisent à se faire entendre (cf article 388-1 du code civil).
La possibilité d’entendre les enfants dans le conflit qui oppose leurs parents peut représenter à priori une avancée importante dans la reconnaissance des droits des enfants considéré comme des individus à part entière. Mais il faut bien avoir présent à l’esprit que l’audition des enfants dans un contexte de conflit familial peut présenter des risques qu’il ne faut pas sous-estimer. Il convient en la matière de trouver le juste équilibre entre la considération des enfants comme sujets de droit à part entière et la nécessaire protection dont ils doivent faire l’objet. C’est une matière sensible tant le recueil de la parole des enfants peut être, selon les cas, la pire ou la meilleure des solutions. Dans certains cas, la parole de l’enfant peut même constituer un piège qui se referme sur lui-même. Ainsi l’expérience montre que la prise en compte en justice de la parole des enfants peut créer pour eux d’avantage une source de tourment que d’apaisement. Ce droit donné aux enfants, s’il n’est pas utilisé à bon escient, au lieu de les protéger et de les aider à se structurer, peut bien au contraire les fragiliser ou les affaiblir.
Quels sont les risques de l’audition des enfants ?
D’une façon générale, le risque réside dans le fait de ne pas recueillir la « vraie » parole de l’enfant qui peut sembler être sûr de lui et convaincant alors qu’il ne raconte pas la vérité. En outre, mentir peut être une façon pour l’enfant de se protéger, plus ou moins consciemment. Ainsi, l’enfant peut préférer taire certaines choses dont il sait qu’elles sont de nature à l’éloigner de l’un de ses parents ou il peut préférer ne pas tout dire pour ne pas se compliquer la vie. Il faut rester vigilent sur l’absence de maturité suffisante de l’enfant l’empêchant d’apporter une réponse appropriée à la question consistant à lui demander s’il préfère habiter chez son père ou chez sa mère. Or il est extrêmement difficile pour un juge de mettre en place les précautions nécessaires pour éviter toute source de « travestissement » de la parole de l’enfant.
Le danger le plus fréquent est le risque d’instrumentalisation de l’enfant par un de ses parents. C’est le risque de l’enfant otage du divorce de ses parents, l’enfant étant purement et simplement utilisé comme un moyen pour l’adulte de parvenir aux résultats escomptés dans le cadre de la procédure, d’autant que la tentation peut être facile dans un contexte de rupture conjugale de tenter de compenser un manque affectif par une relation exclusive avec l’enfant dans le but de plaire et de se faire aimer. L’enfant peut ainsi être confronté à un conflit de loyauté, né de l’impossibilité pour lui de choisir entre deux situations envisageables : si j’aime maman, je rejette ou fais du mal à papa et vice-versa. Cette situation est insoutenable pour un enfant puisque ses deux parents lui sont chers. Le désarroi est total, l’enfant est tiraillé, ne sachant plus ce qu’il convient de faire. L’enfant ne doit pas être mis dans une situation où il peut avoir le sentiment de trahir l’un de ses parents car il n’est pas armé pour gérer la culpabilité qui va en découler. Il faut alors l’aider à se soustraire de ce dilemme insoluble qui induit l’idée qu’aimer un parent exclut l’amour pour l’autre; l’aider à comprendre qu’ils sont complémentaires, qu’on ne trahit personne en aimant ses deux parents et qu’on abandonne pas l’un en allant retrouver l’autre.
Il est toujours difficile pour un adulte de faire la part des choses dans ce que va dire l’enfant, de discerner ce qui est vraisemblable de ce qui est le fruit d’une manipulation ou même d’un mal-être ou encore d’un manque de maturité de l’enfant qui l’empêche d’apprécier la situation de façon sereine et objective. Il revient à l’adulte qui écoute de savoir garder une autonomie de pensée, un certain recul face à ce qui est dit, de ne pas prendre les choses exprimées pour argent comptant. Ce travail de vigilance et de discernement attendu du juge lui permettra de repérer le parent manipulateur et culpabilisant, qui sait convaincre de la véracité de ses dires face à un conjoint qui ne parviendra à se défendre contre les arguments mensongers si bien présentés. Pour cette raison, il est recommandé d’utiliser l’audition de l’enfant à bon escient, sans jamais lui donner une place prépondérante dans le faisceau d’éléments sur lesquels se fonde le juge pour arrêter sa décision.

