Les violences conjugales constituent un fléau social majeur qui dépasse le simple cadre de la relation entre partenaires. Lorsqu’un enfant mineur évolue dans un foyer marqué par ces violences, il devient automatiquement une victime indirecte, mais aux conséquences tout aussi dramatiques. La loi n° 2024-233 du 18 mars 2024, dite « loi Santiago », visant à mieux protéger et accompagner les enfants victimes et covictimes de violences intrafamiliales, marque un tournant décisif dans la protection de ces jeunes victimes. Cette réforme législative apporte des réponses concrètes à une problématique complexe qui touchait jusqu’alors des milliers d’enfants en France.
1. Description de la problématique : L’enfant, victime invisible des violences conjugales
L’ampleur du phénomène
Les chiffres révèlent l’ampleur dramatique de cette problématique. En 2024, les services de police et de gendarmerie ont enregistré plus de 450 000 victimes de violences physiques, dont 54% dans la sphère familiale. Les violences conjugales représentent une part significative de ces statistiques, avec 271 000 victimes recensées en 2023, soit une augmentation de 10% par rapport à l’année précédente.
Derrière ces chiffres se cache une réalité encore plus préoccupante : celle des enfants exposés à ces violences. Selon les données disponibles, des centaines de milliers d’enfants mineurs évoluent dans des foyers où règnent les violences conjugales, devenant ainsi des « covictimes » de ces situations.
Le statut particulier de l’enfant covictime
L’enfant exposé aux violences conjugales se trouve dans une situation juridique et psychologique complexe. Il n’est pas directement victime des coups portés, mais subit néanmoins les conséquences traumatisantes de ces violences. Cette exposition peut prendre plusieurs formes : témoin direct des violences, victime de violences indirectes (objets lancés, cris, menaces), ou encore utilisé comme moyen de pression par l’auteur des violences.
Les lacunes du système juridique antérieur
Avant la réforme de mars 2024, le système juridique français présentait des failles importantes dans la protection de ces enfants. Le parent violent pouvait souvent maintenir ses droits parentaux, notamment ses droits de visite et d’hébergement, même lorsqu’il était poursuivi pour violences conjugales. Cette situation exposait l’enfant à un contact continu avec l’auteur des violences, compromettant sa sécurité et son développement psychologique.
Les professionnels du droit de la famille constataient régulièrement des situations où les enfants étaient contraints de maintenir des relations avec un parent violent, faute d’outils juridiques suffisamment efficaces pour les en protéger rapidement et durablement.
2. Les causes de cette problématique complexe
Causes structurelles du système juridique
Le droit de la famille français s’est longtemps fondé sur le principe de la coparentalité et du maintien des liens entre l’enfant et ses deux parents, même en cas de séparation conflictuelle. Cette approche, louable dans son intention de préserver l’intérêt de l’enfant, s’est parfois révélée inadaptée aux situations de violences intrafamiliales.
L’autorité parentale, conçue comme un ensemble de droits et de devoirs exercés dans l’intérêt de l’enfant, était difficilement remise en cause, même en présence de violences conjugales. Les magistrats se trouvaient souvent démunis face à des situations où ils devaient concilier la protection immédiate de l’enfant et le respect des droits parentaux de l’auteur des violences.
Méconnaissance des impacts psychologiques
Pendant longtemps, la compréhension des conséquences psychologiques des violences conjugales sur les enfants a été insuffisante. Ces derniers étaient souvent considérés comme des témoins passifs plutôt que comme des victimes à part entière. Or, les recherches scientifiques ont démontré que l’exposition aux violences conjugales génère des traumatismes comparables à ceux subis par les victimes directes.
Difficultés procédurales et temporelles
Les procédures judiciaires relatives à l’autorité parentale s’inscrivent généralement dans des délais longs, incompatibles avec l’urgence de protection que requiert la situation d’un enfant exposé aux violences. Entre le dépôt de plainte, l’instruction, et le jugement définitif, plusieurs mois, voire années, pouvaient s’écouler pendant lesquels l’enfant restait exposé aux risques.
Résistances sociétales et culturelles
La société française a longtemps minimisé l’impact des violences conjugales sur les enfants, considérant qu’ils n’étaient pas directement concernés par les conflits entre adultes. Cette perception erronée a contribué à maintenir un système juridique insuffisamment protecteur pour ces jeunes victimes.
3. Les solutions apportées par la loi du 18 mars 2024
Une approche révolutionnaire de la protection de l’enfance
La loi Santiago marque une rupture fondamentale dans l’approche française de la protection des enfants exposés aux violences intrafamiliales. Elle place désormais l’intérêt supérieur de l’enfant au cœur du dispositif, en admettant que le maintien des liens avec un parent violent peut s’avérer contraire à cet intérêt.
Mesure 1 : Le renforcement du retrait de l’autorité parentale
La première avancée majeure concerne le renforcement du mécanisme de retrait de l’autorité parentale. Désormais, lorsqu’un parent est condamné pour des infractions graves telles que le viol, l’agression sexuelle, ou d’autres crimes commis sur l’enfant ou sur l’autre parent, le retrait de l’autorité parentale devient la règle.
Le changement paradigmatique réside dans l’inversion de la charge de la preuve : si le juge décide de ne pas ordonner le retrait total de l’autorité parentale, il doit désormais justifier spécifiquement sa décision. Cette obligation de motivation renforcée garantit une analyse approfondie de chaque situation et limite les décisions automatiques de maintien des droits parentaux.
En cas de non-retrait total, le juge doit nécessairement ordonner soit un retrait partiel, soit le retrait de l’exercice de l’autorité parentale. Cette gradation permet une adaptation de la mesure à la gravité des faits et aux besoins spécifiques de protection de l’enfant.
Mesure 2 : La suspension immédiate de l’exercice de l’autorité parentale
La deuxième innovation majeure concerne la temporalité de la protection. La loi institue désormais une suspension automatique de l’exercice de l’autorité parentale dès qu’un parent est mis en examen ou poursuivi pour des faits de viol ou d’agression sexuelle sur son enfant.
Cette mesure révolutionnaire permet une protection immédiate de l’enfant, sans attendre l’issue de la procédure pénale qui peut s’étaler sur plusieurs années. Le parent violent se voit ainsi privé de facto de son droit de prendre des décisions concernant la vie de son enfant (choix d’école, soins médicaux, sorties du territoire, etc.) dès le début des poursuites.
La suspension englobe également automatiquement les droits de visite et d’hébergement, créant une rupture protectrice entre l’enfant et son agresseur présumé. Cette mesure peut être maintenue jusqu’à la décision finale, garantissant une protection continue pendant toute la durée de la procédure.
Mesure 3 : La création d’un nouveau cas de délégation forcée
La troisième avancée concerne les situations particulièrement complexes où le parent violent est le seul titulaire de l’autorité parentale. La loi crée un nouveau cas de délégation forcée de l’exercice de l’autorité parentale applicable lorsque ce parent unique fait l’objet de poursuites pour crime ou agression sexuelle incestueuse.
Dans ces circonstances, la personne ou le service d’aide sociale à l’enfance (ASE) qui a pris en charge l’enfant devient automatiquement habilité à prendre toutes les décisions nécessaires, sans avoir à solliciter l’autorisation du parent poursuivi. Cette mesure s’applique notamment lorsque l’autre parent n’a plus l’autorité parentale, est décédé, ou n’est pas le parent biologique de l’enfant.
Mesure 4 : La systématisation de la suspension des droits de visite et d’hébergement
La loi généralise la suspension des droits d’hébergement et de visite pour les parents violents placés sous contrôle judiciaire. Cette mesure, qui était auparavant facultative et insuffisamment appliquée, devient désormais automatique et systématique.
Cette évolution répond à une réalité tragique : avant cette réforme, de nombreux enfants étaient contraints de maintenir des contacts réguliers avec leur parent violent, perpétuant ainsi leur exposition aux traumatismes et compromettant leur processus de guérison.
L’inversion de la présomption juridique
Au-delà de ces mesures spécifiques, la loi opère une inversion fondamentale de la présomption juridique. Alors que le système antérieur présumait que le maintien des liens avec les deux parents était toujours dans l’intérêt de l’enfant, la nouvelle législation reconnaît que la protection de l’enfant peut nécessiter la rupture temporaire ou définitive de ces liens lorsque l’un des parents représente un danger.
Renforcement de l’accompagnement et du suivi
La loi prévoit également un renforcement de l’accompagnement des enfants victimes. Elle impose au gouvernement de remettre au Parlement, dans un délai d’un an, un rapport sur le repérage, la prise en charge et le suivi psychologique des enfants exposés aux violences conjugales ou intrafamiliales. Cette obligation traduit la volonté d’améliorer continuellement les dispositifs de protection et d’accompagnement.
Impact et perspectives d’application
Une révolution dans la pratique judiciaire
L’application de cette loi transforme radicalement la pratique des magistrats spécialisés en droit de la famille. Les juges aux affaires familiales et les juges d’instruction disposent désormais d’outils juridiques clairs et efficaces pour protéger immédiatement les enfants victimes ou covictimes de violences intrafamiliales.
Cette clarification du cadre juridique permet également de réduire les disparités de traitement entre les différentes juridictions, garantissant une protection homogène sur l’ensemble du territoire français.
Un signal fort de la société française
Au-delà de ses aspects techniques, cette loi constitue un signal politique et social fort. Elle affirme que la protection de l’enfant prime sur le maintien automatique des liens familiaux lorsque ces derniers représentent un danger. Cette évolution marque une maturité dans la compréhension des violences intrafamiliales et de leurs conséquences sur les plus vulnérables.
Défis d’application et accompagnement
La mise en œuvre effective de cette loi nécessite une formation renforcée des professionnels intervenant auprès des familles : magistrats, avocats, travailleurs sociaux, psychologues, et personnels éducatifs. L’identification précoce des situations de violences et la coordination entre les différents acteurs demeurent des enjeux essentiels pour garantir l’efficacité de ces nouvelles dispositions.
Conclusion
La loi du 18 mars 2024 constitue une avancée majeure dans la protection des enfants mineurs exposés aux violences conjugales. En créant des mécanismes de protection immédiate et en renforçant les outils de retrait de l’autorité parentale, elle offre enfin une réponse juridique adaptée à l’urgence de ces situations.
Cette réforme s’inscrit dans une évolution plus large de la société française vers une meilleure reconnaissance des droits de l’enfant et une protection renforcée des victimes de violences intrafamiliales. Elle témoigne également d’une compréhension approfondie des mécanismes psychologiques et sociaux qui perpétuent les cycles de violence.
L’efficacité de cette loi dépendra désormais de sa mise en application concrète par l’ensemble des acteurs du système judiciaire et social. Elle représente néanmoins un espoir concret pour les milliers d’enfants français qui évoluent actuellement dans des contextes de violences intrafamiliales.
Sources documentaires
- LOI n° 2024-233 du 18 mars 2024 visant à mieux protéger et accompagner les enfants victimes et covictimes de violences intrafamiliales, Journal officiel de la République française, 19 mars 2024. Légifrance
- Lefebvre Dalloz Compétences (2024). « Les nouveautés introduites par la loi n° 2024-233 du 18 mars 2024 relative aux violences intrafamiliales », 29 mai 2024.
- Ministère de l’Intérieur (2024). « Les victimes de violences physiques ou sexuelles enregistrées par les services de sécurité en 2024 », août 2024.
- Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (2024). « Violences conjugales : rapport statistique 2024 ».
- Mon-Psychotherapeute.Com (2025). « Violences conjugales en France : chiffres alarmants et enjeux sociétaux », 4 février 2025.
- Ministère de la Justice (2024). « Circulaire de présentation des dispositions issues de la loi n° 2024-233 du 18 mars 2024 », Bulletin officiel, 22 août 2024.
- Village Justice (2024). « Une protection accrue pour les enfants victimes de violences intrafamiliales : la loi du 18 mars 2024 », par Aurélie Thuegaz, Avocat, 12 juillet 2024.
- Arrêtons les violences – Gouvernement français. « Les chiffres de référence sur les violences faites aux femmes ». Site officiel
Cet article a été rédigé à des fins d’information juridique générale. Pour toute situation particulière, il convient de consulter un professionnel du droit spécialisé en droit de la famille.

